Culte 21 juin 2026

prédication Jean Pierre Pairou

Jean Pierre Pairou 

Prédication à Carcassonne pour le dimanche 21 juin 2026

Lectures :

job 3, 2 à 10

Chant 46 08

 

Mc 4, 35 à 41

Prédication

Le mal semble omniprésent dans nos vies, en ces temps de pandémie et de résurgence d’un racisme qu’on croyait révolu. Les médias nous informent à chaque instant tant des faits divers que des catastrophes dites naturelles, qui le sont de moins en moins puisque dues aux dérèglements causés par l’homme. Qui n’est touché par les tornades, les inondations ou l’assassinat d’un ami, voire la maladie ? Avec cette lancinante question sans réponse : Pourquoi ?

 

Face à cette question centrale de notre condition humaine, on a souvent opposé un message biblique édulcoré, volontiers consolateur, en ce qu’il expliquerait ce mal ou promettrait des jours meilleurs. Or, à y regarder de plus près, on s’aperçoit vite que contrairement à une tradition véhiculée souvent par nos Églises, la Bible est parcourue par ce questionnement fondamental : « Pourquoi le mal ? ». De Job aux lamentations de Jérémie, des psaumes jusqu’au cri de Jésus en croix « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Mt. 27, 46.

Ce pourquoi traverse ces livres que nous nommons Bible et que nous croyons inspirés.

Le mot « mal » en réalité recouvre deux réalités qui parfois s’entrecroisent.

 En premier lieu, il y a le mal « agi » perpétré par l’homme à d’autres hommes et que nous nommons « péché ». Mal qui trouve parfois lui-même sa source dans d’autres maux, telle la misère ou la souffrance morale.

À côté de lui, il y a le mal « naturel », engendré par les forces du monde dans lequel nous vivons et qui ne trouve pas d’explication rationnelle. Quand bien même il en trouverait, dans les deux cas la rationalisation, l’explication, passe à côté du mal radical vécu par l’individu et ne lui sert de rien.

Albert Camus fait dire à un de ses personnages de » La peste » : « Je refuse ce Dieu qui laisse souffrir les enfants ».

Et nous ? Ne le refusons nous pas ??

On est alors conduit à une problématique judéo-chrétienne essentielle, nous qui disons croire à un Dieu « tout- puissant » et « aimant » tel qu’il est affirmé dans nos « Crédos » :

Si Dieu est tout-puissant pourquoi laisse-t-il le mal agir dans le monde ? Ne serait-il pas soit non puissant soit non aimant ?

Ce problème, souvent repris par ceux qui se disent athées, me semble une question fondamentale à laquelle nul croyant ne peut se dérober.

Alors les théologiens ou les philosophes échafaudèrent des théodicées, « justices » rendues à ce Dieu dont on cherche à préserver l’image qu’on s’est forgée.

On dira que le mal est fruit du péché, mais alors pourquoi Dieu a-t-il laissé l’homme libre de le commettre ? On ne fait alors que renvoyer la question à un autre niveau.

On peut dire aussi, à la manière de Leibniz que Dieu parfait ne pouvait créer qu’un monde quasi parfait sinon il aurait créé une autre perfection. Ce « meilleur des mondes possible » fit tempêter Voltaire qui se demandait en quoi cela pouvait consoler les victimes du tremblement de terre de Lisbonne.

Que sont ces arguments, face au malheur, à la souffrance, à sa radicalité qui atteint la personne ?

La Bible fait écho à ce mal à travers le thème récurrent du « juste souffrant ». De Job à Jésus, la radicalité du mal est d’autant plus prise en compte qu’elle concerne des innocents.

 

Job, dans le texte de référence, dit cette souffrance qui ne trouve pas d’explication. Aucune rationalité dans le mal qui le frappe, ce qui lui fait considérer sa vie entière comme une souffrance injuste au point de maudire le jour de sa naissance. (Job. 3,2). Et ce n’est pas la manifestation divine finale qui empêchera sa souffrance d’avoir été vécue.

 

Dans le texte de la tempête apaisée (Marc 4, 35 à 41) se retrouve cette même thématique de l’homme confronté au mal, et en l’occurrence à une catastrophe dite naturelle.

Le texte se situe dans une suite de paraboles et peut être considéré comme telle. Il est chargé de symboles : Celui de la barque, souvent assimilé à l’Église ; celui de l’eau, ambigu, à la fois signe de vie et de mort ; celui du vent parfois signe de la présence de Dieu…La tempête, déchainement de la nature est parfois signe d’une théophanie, manifestation divine de cette puissance que l’on attribue à Dieu lorsqu’on le dit « tout puissant » et qu’on trouve par exemple au moment de la mort de Jésus chez Matthieu.

Ici, c’est l’impuissance humaine face aux éléments qui est soulignée. « Les vagues se jetaient sur la barque, au point que déjà elle se remplissait. » (Marc 4, 36).

Une image cependant me semble au centre de cet épisode : « Et lui (Jésus), à l’arrière, sur le coussin dormait » (Marc 4, 38). Cette image du maitre qui dort dans cet épisode me parait être le symbole même du silence de Dieu, du silence assourdissant de Dieu face aux situations de notre monde ou de nos malheurs personnels. Et le cri des disciples « Cela ne te fait rien que nous périssions ? » (Marc 4, 38) n’est-il pas celui de l’humanité entière ou de chacun de nous à un moment de sa vie ?

 

Mais ce silence, ce sentiment de l’absence ressentie de Dieu, n’est-il pas lui-même une forme de sa présence ? Un être qui nous manque n’est-il pas plus présent en nos vies que celui que nous côtoyons chaque jour ? L’athéisme lui-même lorsqu’il s’adresse à Dieu sous la forme du reproche, n’est-il pas une forme de lien avec Lui ?

Bien sûr, la tempête est apaisée, mais la peur vécue par les disciples n’en restera pas moins réelle tout comme la souffrance de Job, malgré l’intervention finale.

Face au mal et à la souffrance la réponse me semble induite par la question de Jésus ; « Pourquoi avez-vous peur ? N’avez-vous donc pas encore de foi ? » (Marc 4, 40). Il est à noter cette affirmation importante qui nous dit que le contraire de la foi, c’est la peur. Pas l’incroyance ou la négation de Dieu ou de tel ou tel dogme : la peur.

Ainsi, face au mal, à la souffrance, n’y a-t-il pas d’explication, de rationalisation possible ; face au mal, il y a la Foi. Elle est ce qui reste à Job quand il a tout perdu, elle est ce qui aurait évité aux disciples leur souffrance.

La foi n’est ni explication, ni rationalité, elle est confiance en une Parole qui fait avancer « malgré ».

Paul Ricœur parle de « spiritualisation de la lamentation ».

Ce qui signifie en premier lieu intégrer l’ignorance. Se dire : « Non Dieu n’a pas voulu punir. » Et savoir dire : « Je ne sais pas pourquoi les choses arrivent ainsi »

Ce qui implique en second lieu de savoir laisser se répandre notre plainte. Oser dire à Dieu son mal, c’est entrer avec Lui dans une relation d’alliance. Au moyen-âge les « impropères » du vendredi saint étaient comme un procès intenté par Dieu aux hommes. La plainte est comme un reproche adressé à Dieu, mais dans une relation aimante. C’est penser que la victoire sur le mal est en route, mais éviter « l’impatience de l’espérance » celle qui fait dire au psalmiste « jusques à quand ? »

Les raisons de la foi, les raisons d’avoir confiance en Dieu n’ont rien en commun avec le besoin d’explication de l’origine de la souffrance. Croire, avoir foi en Dieu, c’est toujours « croire malgré ». La question du mal induit à intégrer le « malgré » dans la démarche de foi.

Enfin la foi repose sur l’idée que nous ne sommes pas seuls, mais que dans la relation à Dieu, la plainte est du côté de Dieu aussi.

Elie Wiesel, évoquant la pendaison d’un adolescent par les nazis à Auschwitz, dit avoir entendu derrière lui cette remarque ; « Où est Dieu dans tout cela ? ». Et lui de penser : « Il est là, au bout de cette corde ».

L’image de la théologie de la croix, l’image d’un Dieu qui souffre avec les hommes, est, je crois ce qui différencie la foi chrétienne des autres « religions ».

À la fin du livre de Job, on trouve une leçon de vraie foi : Job aime Dieu pour rien.

Puissions-nous rester nous aussi dans cette espérance sans impatience et aimer Dieu pour rien, sans comprendre, car c’est gratuitement que Lui nous a aimés.

 

 » Dieu n’est révélé comme Dieu que dans son contraire, dans l’absence de Dieu et l’abandon de Dieu,

Concrètement Dieu se révèle dans la croix du Christ abandonné de Dieu, La divinité de Dieu se révèle dans le paradoxe de la croix » Jürgen Moltmann

 

 

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